Masculinités vidéoludiques en crise : Disco Elysium

Un inspecteur de police, dont la dégaine change au gré des tenues qu’on collecte, ici accompagné par son collègue Kim Kitsunagi – que l’activité du fandom gay du jeu a contribué à rendre iconique (on peut aussi acheter son blouson en ligne). Une femme occupée à laver du linge à la main. Un choix d’actions possibles. Nous sommes dans un village de pêcheurs déglingué, dans le district de Martinaise, situé en bordure de la cité de Revachol, au sein du territoire d’Insulinde. Ici, une révolution communiste a eu lieu il y a longtemps, instaurant une Commune réprimée violemment par une coalition capitaliste-libérale. Aujourd’hui, règne un régime policier. Tandis que le pouvoir des multinationales s’appuie sur l’activisme de milices fascistes et sur la corruption des syndicats, la population s’efforce de (sur)vivre.
L’inspecteur que nous jouons est amnésique, fantasque, alcoolique et complètement paumé. Bien qu’il semble en permanence désireux d’être ailleurs (sans savoir où exactement), il mène avec obstination une quête désespérée : élucider le meurtre d’un mercenaire recruté par une multinationale pour briser le mouvement de grève des dockers.
L’inspecteur de police est une figure familière des productions de la culture populaire. Romans, séries, films, bandes-dessinées, représentent depuis des décennies avec bonheur ce personnage archétypal typique des mises en scène de la « masculinité en crise », forcément blanche et cis-hétérosexuelle. Le travail de l’inspecteur est d’enquêter, mais contrairement aux personnages qu’il croise il ne donne pas l’impression de travailler : son talent se mesure d’ailleurs à l’aune de son dilettantisme. On le voit rarement au bureau, effectuer des tâches administratives répétitives. Son activité consiste essentiellement à se questionner autant qu’il questionne les autres : sur le sens de l’existence, par exemple. Il investit beaucoup d’énergie à négocier avec ses drames intimes et sa psyché instable. Finalement, il apparaît au moins autant à la dérive que la société décadente où s’épanouissent les criminels qu’il pourchasse.
En réalité, l’inspecteur ne cesse jamais de travailler, même quand il dort – ce qu’il fait assez peu. Là où les autres sont assignés par leur travail à des positions fixes et des gestes las répétés, il réinvente son quotidien en permanence. Les frontières de classe ne lui résistent pas : le voici qui dialogue avec sa modeste logeuse, plus tard on le retrouvera avec le chef du syndicat, dans des lieux interlopes ou avec une négociatrice à l’accent et aux manières aristocratiques envoyée par la société Wild Pines.
Cette capacité à naviguer entre les classes sociales, les cultures, les genres aussi, fait du corps de l’inspecteur même le site de la masculinité hégémonique au travail. Le duo improbable qu’il forme avec Kim a les accents mélancoliques des solitudes rassemblées. La masculinité clivée de « Harry » Du Bois (puisque c’est ainsi que l’inspecteur se nomme, comme nous le découvrirons au bout de plusieurs heures de jeu) se nourrit pour se reconstruire de la double « marginalité » (à la fois gay et racisé) de Kim Kitsunagi. Ainsi, l’inspecteur Du Bois est-il l’opérateur d’un récit qui cherche à préserver une forme de cohérence, de sens collectif, entre ces tensions sociales contradictoires. L’état dans lequel il parvient au terme du chemin indique la nature du compromis qu’il aura contribué à négocier : trouver et punir le coupable ne suffit pas, on veut savoir l’homme qu’il est devenu. Une question identitaire, donc. « Parlez-moi de vous. Qui êtes-vous ? » demande-t-il à sa logeuse comme à bien d’autres. Si pour les uns et les autres la réponse ne change jamais, ce n’est pas le cas pour lui. Incarnant une masculinité en crise dans un monde nihiliste où les utopies sociales ont toutes échouées, l’inspecteur aura au moins réussi une chose : arriver au bout de l’histoire. Il ne lui restera plus – et nous avec – qu’à envisager ce que fin de l’histoire veut dire quand on sait que le jeu en offre plusieurs.

*Édité par le studio estonien ZA/UM et sorti en 2019, puis étoffé en 2021 dans une version « final cut », Disco Elysium est un des jeux les plus marquants de ces dernières années.

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