L’Equipe de France masculine de football et la France postcoloniale

Exhumation de la semaine, un article que j’avais publié en 2011 dans la défunte et regrettée revue Minorités. Je remercie Didier Lestrade d’avoir à l’époque accepté ce texte avec enthousiasme. Les débats autour de l’Equipe de France masculine de football se poursuivent. Le prochain épisode de l’émission politique Paroles d’Honneur , le 29 octobre 2017 à La Colonie, sera d’ailleurs consacré au sujet, sous l’intitulé « la France, le foot et les quartiers : quelle réconciliation? » (enregistrement de l’émission ouvert au public). En replaçant la lecture du présent article dans le contexte de 2011, on pourra je l’espère y trouver quelques réflexions profitables pour les débats actuels.

 

 

La polémique sur « politique des quotas » envisagé par certains cadres de la Fédération Française de Football n’est pas terminée. L’équipe de France (masculine) de Football est, par nature, discriminante, puisque seul un petit nombre d’hommes peuvent y prétendre. Le milieu est fertile pour la ségrégation.  Jusqu’au terme de « sélection nationale », qui évoque un cheptel labellisé qualité française au sein duquel le « sélectionneur » désigne les bêtes de concours les plus « méritantes ».
L’équipe de France championne du Monde en 1998, puis championne d’Europe en 2000, avait reçu le surnom de « Black, Blanc, Beur ». Au cœur des années Jospin (1997-2002), la République blanche se faisait symboliquement colorée et multiculturelle, comme un écho à la politique de la gauche plurielle. C’était le sens produit, notamment, par la projection sur l’Arc de Triomphe à Paris du portrait géant de Zinédine Zidane, le soir de la victoire du 12 juillet 1998. De nationalité algérienne et française et toujours attaché au pays de ses parents, le futur capitaine de l’équipe de France, né à Marseille — ville qui incarne l’identité méditerranéenne cosmopolite dans l’imaginaire français —investissait de sa « force tranquille » ce haut lieu de la mémoire gaulliste et présidentielle.

De deux coups de tête rageurs, Zidane avait libéré la France, lui donnant la première place dans le concert des nations. Il obligeait ainsi le Front National à reconnaître la réussite de cette équipe multiculturelle, et à pratiquer l’art de la contorsion. Le parti de Jean-Marie Le Pen salua ainsi « le principal artisan du succès final, Zinedine Zidane, enfant de l’Algérie française. »  (Le Monde, 15 juillet 1998). Toutefois, l’homme n’était pas seul, et derrière lui, il y avait toute une équipe dont les noms disaient aussi l’histoire de la France métissée (Djorkaeff, Lizarazu, Desailly, Pirès, Trezeguet, Thuram, Blanc, Guivarc’h…).

Un mois après les attentats du 11 Septembre, un match France-Algérie eut lieu au Stade de France, le 6 octobre 2001. La Marseillaise fut sifflée, et au bout de 75 minutes de jeu, le terrain fut envahi par les supporters de l’Algérie. Quelques jours plus tard, un sondage Ipsos avança que 56% des Français(es) qualifiaient ces incidents de « graves, car ils témoignent des difficultés d’intégration d’une partie de la population française d’origine musulmane » (Cité dans Jérôme Dupuis, Eric Mandonnet, Sébastien Dekeirel, « Contre-enquête sur un fiasco », L’Express, 14 février 2002).

Le modèle Zizou

En juillet 2006, l’épilogue de la carrière internationale de « Zizou » fut moins glorieux. Il partit sur un coup de tête d’un autre genre, et la France perdit. On ne manqua pas alors de rappeler que celui que l’on avait érigé en modèle pour les jeunes avait été un sacré collectionneur de cartons rouges sa carrière durant (Isabelle Girard, dans un jeu de mots douteux, suggérant vicieusement l’anormalité de sa francité, qualifia Zidane de « joueur le plus « expulsé » du monde » (Le Figaro Madame, 20 février 2010). Chassez le naturel, il revient au galop : le voyou couvait sous la glace. La mort de l’utopie plurielle était consommée, un an avant l’élection de Sarkozy.

Dans ce contexte, l’émergence de Lilian Thuram s’inscrivait dans la logique d’une « discrimination positive » réussie. Nommé au Conseil Fédéral de la FFF en décembre 2008, Thuram prit son rôle très au sérieux. Il n’hésita pas à se poser en donneur de leçons, affirmant à propos du comportement des joueurs grévistes en Afrique du Sud, que « la stupidité n’a pas de couleur, n’a pas de religion, n’a pas de sexe… ». Ces propos méprisants devinrent dans sa bouche les propos sensés du bon élève de la classe. Ministre des Sports, Mme Roselyne Bachelot, eut dès lors beau jeu de regretter devant l’Assemblée Nationale le 23 juin 2010 « le désastre d’une équipe de France où des caïds immatures commandent à des gamins apeurés, avec un coach désemparé et sans autorité, et une fédération aux abois. »

L’allusion aux banlieues — « territoires de non-droit », abandonnés aux mains de « bandes » menaçant les paisibles « blancs », et où il faudrait « rétablir l’ordre » — était limpide. Elle soulignait le fait que M. Domenech aura tenté de résoudre les tensions internes à l’équipe de France (notamment entre Samir Nasri et Thierry Henry) en écartant de sa liste les joueurs maghrébins — une première depuis 1998 — et un fait très peu commenté à l’époque. Les deux musulmans déclarés de l’équipe, Franck Ribéry et Nicolas Anelka, jouèrent aux yeux des médias et du public le rôle des voyous. Le premier en étant soupçonné (à tort ou à raison) de harceler Yoann Gourcuff pour sa supposée homosexualité ; le second pour avoir insulté le sélectionneur national.

Une sexualité musulmane

Le stéréotype du « jeune de banlieue » fonctionne alors à plein, l’homophobie et l’indiscipline étant, dans la représentation médiatique, caractéristiques de la masculinité des jeunes « maghrébins ». En parallèle, « l’affaire Zahia », déclenchée au printemps 2010, visait principalement dans un premier temps Karim Benzema, Hatem Ben Arfa (bientôt « blanchi »), Sidney Govou, et Franck Ribéry. Soupçonnés d’avoir eu des relations sexuelles avec une prostituée, mineure au moment des faits, ils incarnent une sexualité « musulmane » et/ou africaine déviante dont les femmes seraient victimes — tout cela en plein débat sur le voile.

Vikash Dhorasoo eut beau voir, avec une intelligence certaine, dans la grève des joueurs l’affirmation, même maladroite, d’un collectif composé de jeunes issus de milieux populaires (sur son blog http://dhorasoo.blog.lemonde.fr, aujourd’hui supprimé), le mal était fait. L’idée que ces « caïds indécents et flambeurs » ne possédaient pas de conscience nationale se renforça. Les medias distinguèrent d’ailleurs un sous-groupe de « non suiveurs » composé uniquement de Blancs (Lloris, Toulalan, Gourcuff, Planus). Ce scénario sera ultérieurement battu en brèche par la confession de Toulalan, qui avouera être à l’origine du fameux communiqué. La presse, elle, continuera de parler très largement de mutinerie, encourageant le rapprochement avec la nature émeutière prêtée aux « cailleras » de l’équipe du fait de leur origine ethnique…

La décision du nouveau sélectionneur Laurent Blanc de ne retenir aucun des joueurs grévistes pour le premier match amical de la saison contre la Norvège, le 11 août 2010, lui a permis d’asseoir son autorité. Il s’agissait aussi d’une punition collective, comme à l’école d’une France où l’autorité patriarcale du Général de Gaulle prolongeait celle du Maréchal Pétain, dans une société pré-Mai-68 où les jeunes suppose-t-on filaient doux. Cette France fantasmée des années 50 sert aujourd’hui de référent au discours sur la discipline et la restauration d’une autorité battue en brèche par le laxisme post-soixante-huitard. Et lorsque l’injonction autoritaire rencontre la situation clivée des jeunes français africains, maghrébins ou antillais, elle contribue à réactiver le discours ancien sur les « peuples enfants » et la « mission civilisatrice » de la France (voir le fameux Discours sur la colonisation de Jules Ferry à l’Assemblée Nationale 28 juillet 1885). Quant au thème du « traître » (celui qui a permis que filtre l’insulte proférée par Anelka et celui qui a enregistré les propos tenus à la FFF), il rappelle surtout à quel point la menace de désagrégation de la « communauté imaginée » française à la faveur de son métissage et de sa dimension plurinationale est devenue la hantise de ceux et celles qui se perçoivent au fond comme les « authentiques » français.e.s.

Laurent Blanc, qui a bien perçu ces enjeux, avait annoncé dès sa nomination et bien avant la polémique initiée par Mediapart avoir « beaucoup de mal avec l’idée du gars ayant la double nationalité qui fait toutes les sélections en France et qui file dans un autre pays lui promettant une sélection. » (L’Equipe du mercredi 28 juillet 2010, entretien avec Jean-Marc Butterlin et Guillaume Dufy).

Traître à la nation

Laurent Blanc critique l’attachement symbolique, affectif, ou légitimement carriériste à une seconde patrie — pour beaucoup de joueurs, le football est un moyen de quitter une condition sociale plus que modeste : être visible en sélection permet d’espérer de meilleurs opportunités en club. Un joueur peut donc légitimement avoir envie de choisir la sélection qui lui offre le plus d’opportunités de se mettre en valeur et renoncer à celle qui le laisse sur le banc. Laurent Blanc distille ainsi le thème lepéniste du « traître à la nation »… Même un sociologue comme Stéphane Beaud souscrit à cette vision nationaliste, qui déclare benoîtement dans Libération que « ce n’est pas faire preuve de nationalisme étroit que de clarifier cette question, d’encadrer le choix de cette nationalité sportive et de les inciter [les jeunes] à jouer pour leur pays de naissance [la France]. » (Stéphane Beaud, entretien, Libération, 30 mai 2011 ).

L’apparente rationalité du débat sur la binationalité repose sur l’idée que la France formerait en réalité des joueurs pour d’autres pays, comme un écho « prolétaire » au discours sur la fuite des cerveaux. En réalité, c’est toute la question de l’incapacité de la France postcoloniale à penser la pluralité des appartenances nationales au sein d’une même communauté citoyenne qui devrait faire débat. Dans une économie où la valeur des joueurs — post-prolétaires dont le corps est l’outil de travail — se mesure surtout à l’aune de leur exposition médiatique, le choix d’un binational de jouer pour son autre pays doit se lire avant tout comme une stratégie de contournement des critères obsolètes de l’appartenance nationale. Didier Drogba (Franco-ivoirien) et Marouane Chamakh (Franco-marocain), qui ont tous deux optés pour leur autre pays au détriment de l’équipe de France, ne se sentent pas moins français après avoir fait ce choix.

Quant à Laurent Blanc, il incarne significativement une figure d’autorité légitimée par son ancrage dans un terroir, celui de la « Gaule », celui de l’équipe de France. La stigmatisation justifiée de ses propos ne doit pas masquer le fait que ce « racisme ordinaire » est sans doute le plus largement partagé.

 

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