Benzema et les critères de sélection (nationale) de Deschamps

La non-sélection de Karim Benzema en équipe de France, officiellement écarté depuis le printemps 2016 en raison de son implication dans un sordide scandale de chantage à la sex-tape, continue de susciter la controverse. Le milieu du foot se divise, les journalistes et autres amateurs sont nombreux à témoigner de leur incompréhension ou de leur indignation, tandis qu’à l’inverse d’autres – tout aussi nombreux – soutiennent le choix de Deschamps et de la Fédération Française de Football. Au-delà des enjeux sportifs (pour ma part, j’étais le premier à m’interroger sur l’intérêt de Benzema en sélection, puisqu’il marquait peu de buts et peinait à influer sur le jeu de l’équipe), tout se joue une nouvelle fois autour des enjeux symboliques et politiques liés aux discours sur l’identité nationale française.

Depuis mon article de 2011 sur le sujet, j’ai publié en 2015 une longue étude sur la construction médiatique du « mythe Zidane », intitulée « La construction politico-médiatique d’ un mythe, Zidane, au prisme des garçons de banlieues »

 

Dans le prolongement de ces réflexions, je voudrais dans le présent article examiner de plus près la question des critères de sélection de Didier Deschamps. En effet, depuis la fin des années 1990, cette question des critères est devenue de plus en plus centrale dans les discussions autour de l’équipe de France, au détriment même des analyses sportives proprement dites (sur les schémas de jeu, le style, ou la dramaturgie des matches). On se souvient du supposé choix d’Aimé Jacquet, très critiqué à l’époque, de se passer des services de Cantona pour construire une équipe sans stars – qui allait finalement remporter la Coupe du Monde : depuis, on a appris que Cantona aurait refusé de jouer n°9, préférant un rôle d’animateur que Jacquet n’envisageait pas de lui donner. Autrement dit, un désaccord sportif des plus banals, sans commune mesure avec le sort réservé à Karim Benzema, Samir Nasri ou Hatem Ben Arfa.

Les critères de sélection sont de deux ordres, si étroitement liés qu’il est impossible de les considérer séparément : des critères que l’on pourrait qualifier d’ « objectifs » (relevant des règlementations en vigueur : par exemple le fait qu’un joueur binational ayant joué en équipe A avec son premier pays ne puisse plus jouer avec le deuxième, ou encore qu’un joueur naturalisé doit démontrer de réelles attaches avec son nouveau pays pour pouvoir être sélectionné) et des critères que l’on pourrait qualifier de « subjectifs » (l’appréciation du sélectionneur, le choix du joueur, etc.).

Ce qui me frappe, c’est que l’importance progressive prise, au fil des années 2000, par les discussions sur les critères de sélection épouse le fil du durcissement des débats sur l’identité nationale française, débats auxquels Sarkozy a contribué en assumant pleinement le rôle de l’Etat en tant que défenseur d’une identité nationale menacée par l’Immigration (sens de l’intitulé du Ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire qu’il crée entre 2007 et 2010). Tout au long des années 2000, en même temps que l’on instillait le doute quant à l’authenticité de la « francité » des non-blancs en général, sommés de démontrer leur « attachement » à l’identité nationale française par des épanchements que l’on n’exige pas du Président de la République lui-même, le discours des critères de sélection en équipe de France masculine de football prenait une dimension sans précédent. Rétrospectivement, cela éclaire d’ailleurs d’un nouveau jour la mise en scène de l’équipe de France « Black-Blanc-Beur » de 1998, dont le succès populaire s’est élaboré progressivement à partir d’une identité neutralisée, c’est-à-dire au sein de laquelle les composantes particulières tendaient à être effacées. Le discours du B-B-B se révèle ainsi être non pas un discours d’harmonie des différences mais d’intégration par l’effacement des différences dans un dispositif où la centralité du « Blanc » demeure la seule composante nécessaire à la stabilité de l’ensemble.

On associera donc au statut de vainqueurs des Bleus de 1998 leur nature obéissante et appliquée. On peut se poser la question : pour quelle raison l’émergence de particularités au cours de la compétition (Laurent Blanc, Zinedine Zidane, …) ne menaça-t-elle jamais le récit de l’harmonie B-B-B ? On peut suggérer quelques éléments de réponse. Tout d’abord, cette émergence apparut non pas comme la manifestation d’un talent spontané et incontrôlable, mais au contraire comme le résultat du travail imposé par un patriarche bienveillant contrôlant absolument ses joueurs, un véritable maître d’école : Aimé Jacquet. L’absence de Zidane, exclu dès le début de la compétition (carton rouge pour agression sur un joueur) et qui ne reviendra jouer qu’en quart de finale sans que cela ne déstabilise réellement l’équipe ni ne soit présenté comme une « catastrophe » (au contraire, cela permit à Laurent Blanc et à Barthez de s’illustrer face au Paraguay) démontre que l’on était dans une représentation d’autant plus unitaire qu’aucun individu ne prévalait sur les autres. C’est ce scénario du succès par l’intégration et de l’intégration par l’effacement (volontaire par les joueurs eux-mêmes) des différences qui va commencer à se fissurer dans les suites de l’Euro 2000 avec le ratage de la Coupe du Monde 2002 – peu après les attentats du 11-Septembre 2001…

 

Les critères de Deschamps

Capitaine de l’équipe vainqueure de la Coupe du Monde 1998, Didier Deschamps n’est pas un sélectionneur comme les autres. S’il n’a pas été le joueur de classe mondiale que fut Platini (sélectionneur de 1988 à 1992), il bénéficie néanmoins d’une certaine aura. De plus, il a été souvent présenté à l’époque comme le véritable relais de Jacquet sur le terrain. Dans un contexte totalement différent, où les joueurs affirment davantage leur personnalité sous l’effet de diverses évolutions (inflation des rémunérations, médiatisation exacerbée, inflation des logiques concurrentielles, mais aussi réappropriation des identités particulières), Deschamps peut être vu comme incarnant l’autre face de la figure du sélectionneur-patriarche telle qu’elle dédouble celle du président de la République : au bienveillant et paternaliste Aimé Jacquet succède donc le sévère et intransigeant Didier Deschamps. Mais puisque c’est le sujet de cet article, quels sont ses critères?

Tout d’abord, on peut souligner que les critères subjectifs sont bien évidemment beaucoup plus tributaires du contexte français que ne le sont les critères objectifs, qui relèvent de la FIFA. Je vais dans cette idée essayer de reprendre les énoncés des critères revendiqués par Deschamps pour les interpréter à la lumière des enjeux structurés de « l’identité nationale ». J’ai formalisé l’énonciation de ces critères à partir des interviews de Deschamps. Il les utilise régulièrement pour justifier ses choix. Un prochain travail devra consister à reprendre un par un ces critères et à en approfondir l’analyse par l’étude détaillée de leurs usages dans les représentations et discours médiatiques

1-Le critère intégrationniste (cohésion)

Ce critère correspond à tous les discours sur la nécessaire cohérence de l’équipe, avec des formules-types telles que  « la cohésion du groupe « , l’importance des « automatismes », l’importance du « relationnel » et de « l’harmonie ». Selon ce critère, Benzema est vu comme un facteur de déstabilisation. Il n’est pas le seul : Samir Nasri, Nicolas Anelka, Hatem Ben Arfa en ont fait les frais avant lui.

D’un point de vue sportif et professionnel, la question de l’incapacité d’un sélectionneur à faire jouer ensemble des jeunes garçons dont on peut aussi comprendre qu’ils aient le comportement de leur âge n’est jamais posée. C’est toujours la faute des joueurs. Du point de vue des représentations, on y retrouve un décalque du discours intégrationniste à la française.

De plus, ce qui menace l’harmonie, la cohésion, c’est toujours la différence culturelle, jamais une règle instituée excluante ou discriminante. Les polémiques autour de la nourriture en équipe de France (Domenech avait instauré de la nourriture halal pour tous les joueurs sur la base d’un consensus au sein de l’équipe, Laurent Blanc revint à une formule à la carte) tournent toujours autour de la question d’éventuelles tensions entre joueurs dont on ne sait finalement que peu de chose.

De ce point de vue Benzema fait partie des joueurs comme Anelka ou Ribéry qui ne cachent pas leur foi religieuse – sans pour autant la manifester à tout bout de champ. Médiatiquement, leur persona s’en trouve affectée, là où Zidane bénéficiait d’une plus grande solvabilité grâce à sa prudence (son effacement) en la matière.

 

2-Le critère de la compétitivité

Comme pour la plupart des sports de grande audience, le football a été absorbé à la fin des années 1990 par les logiques néolibérales, même certains équilibres demeurent (en France, le poids de la FFF et de l’Etat régule le marché). Quand Deschamps dit : « ce qui compte, c’est le potentiel du joueur, ce que je pense qu’il peut apporter à l’équipe, ce qu’il a déjà pu lui apporter, et c’est de se projeter.« , on peut avoir une double lecture de son propos. Une première lecture qui renvoie à la valeur sportive du joueur, et une seconde qui fait le lien avec le discours néolibéral sur la valeur (ou non) des apports individuels au projet national. Ainsi, la valeur de l’immigré dépend du niveau de diplôme de l’intéressé, du potentiel qu’il représente pour l’avenir du pays une fois qu’il sera absorbé. C’est le discours élitiste macronien qui consiste à lancer un appel aux scientifiques à venir travailler en France ou à valoriser les premiers de cordée.

On me rétorquera que ce n’est pas nouveau. Ce n’est pas exact : même si Deschamps semble se contredire par ailleurs quand il affirme « faire une liste de 23 ce n’est pas prendre les meilleurs à chaque poste. Il faut constituer le meilleur groupe », en réalité il est très cohérent. Jamais l’analyse rationnelle des données statistiques des joueurs n’a été poussée aussi loin, jamais l’importance de ces données dans la prise de décision n’a été aussi grande (ce qui devrait entraîner une « objectivisation » des critères « subjectifs », ce qui n’est de toute évidence pas le cas). Pourtant, cela ne suffit pas. Car ici, il est un critère qui supplante tous les autres, le premier, celui de « l’intégrabilité » du joueur. Autrement dit, le talent, le potentiel pour l’équipe/la nation n’a de valeur que s’il se conforme aux critères à partir desquels on évalue la réussite de l’intégration à l’équipe/la communauté nationale.
Benzema est un des termes de la triplette de l’attaque du Real Madrid (Bale-Benzema-Ronaldo), il possède donc une grande valeur médiatique et sportive, mais en termes d' »intégrabilité » non pas sportive mais symbolique (relationnelle etc) il est loin des qualités exigées. Et cela prend le pas sur le reste.

 

3-Le critère de la complémentarité

Ce critère est souvent invoqué pour insister sur la primauté du groupe / du collectif sur l’individu. En d’autres termes, la primauté de la nation (définie selon certains critères) sur les identités. Si Domenech avait, sur la base d’un consensus entre les joueurs, appliqué la règle du particulier au général dans la mesure où ce particulier ne créait aucune discrimination, Blanc revient en 2010 aux menus individualisés, repositionnant donc les différences comme des marges. Ce qui peut faire débat ici ce n’est pas le non respect des croyances, mais la position politique et symbolique que l’on accorde ou pas aux identités subalternes. Si le critère de la complémentarité doit s’appliquer, la règle Blanc apparaît distinctement comme semant la graine de facteurs de division – tout en préservant la possibilité de se prévaloir d’une « neutralité » qui n’en est pas une.
De plus, il est remarquable de constater que le critère de la complémentarité se pare des atours du sportif pour se décliner dans les faits dans des oppositions d’ordre relationnel – comportemental. D’un côté ce critère est censé mettre en valeur la capacité de tel joueur à jouer avec tel autre et ensemble de magnifier le jeu de l’équipe, et de l’autre ce critère sert en réalité à écarter les joueurs qui refusent de « jouer le jeu », qui refusent « d’obéir ».
En ce qui concerne Benzema, son manque de complémentarité avec d’autres joueurs a régulièrement été souligné, ou plus subtilement, on notait que Benzema posait toujours un problème de complémentarité même quand on ne le présentait pas comme responsable de cet état de fait. Par exemple en 2014 la présence de Giroud éloigne Benzema de l’axe qu’il affectionne, on parle alors d’un problème de complémentarité entre les deux joueurs, mais en 2017 Giroud est toujours là.

 

4-Le critère de l’exemplarité

Tout comportement déviant de certaines règles comportementales est susceptible d’entraîner l’exclusion du joueur. Anelka qualifiant Domenech de « fils de pute » reste l’exemple le plus éclatant, mais il y a aussi l’indignation suscitée par Nasri s’énervant face à un journaliste qui s’était adressé au joueur avec une familiarité déplacée en 2012. Cet incident avait donné lieu à un spectacle hallucinant : l’ensemble du plateau de l’émission 100% euro sur M6 avait repris en choeur la Marseillaise en signe de protestation à l’encontre de l’attitude du joueur. Dans le cas de Benzema, l’affaire était initialement plus délicate, mais l’horizon se dégageant pour le joueur on pouvait s’attendre à ce qu’il puisse être réintégré : le critère de l’exemplarité fonctionne en réalité comme une double peine. Benzema peut être considéré comme déchu de la sélection nationale.

 

5-Le critère de l’investissement (personnel)

C’est un discours extrêmement puissant depuis la reprise en main de l’équipe nationale par la FFF et la DTN, à l’occasion de la qualification pour la Coupe du Monde 1998. Ce discours valorise les valeurs d’intégration par l’apprentissage, et met donc en avant les qualités d’un groupe où cohabitent (dans l’harmonie, donc) les anciens, plus expérimentés, et les plus jeunes. Mais les anciens sont toujours exemplaires (Lloris,…) et surtout ils sont présentés comme des passeurs au sens de transmettre leur savoir(-faire) (ce que n’était pas Zidane : il n’a pas « transmis » quoi que ce soit). Quant aux jeunes ils sont nécessairement dociles et soumis à l’autorité naturelle des anciens, ces derniers  relayant le sélectionneur sur le terrain.
Benzema a été présenté comme le « meilleur joueur » de l’équipe, mais aussi comme un joueur incapable d’influer sur le jeu collectif (ce discours a été très fort durant sa longue période d’inefficacité durant laquelle il n’a marqué aucun but).

 

6-Le critère communautaire

Ces critères pris dans leur ensemble contribuent à en forger un sixième, celui de la communauté sportive, qui est aussi celui de la communauté nationale. Tout le travail du sélectionneur vise en réalité à produire une sélection qui épouse au mieux les contours d’une France imaginée et postraciale où les conflictualités liées aux inégalités politiques, sexuelles, sociales et raciales n’auraient plus lieu d’être. Une version upgradée en quelque sorte du récit B-B-B de 1998 où « Blanc » demeure le mètre-étalon. Au regard de ce critère, Anelka comme Benzema présentent certaines similarités, jusque dans la façon dont les médias les mettent en scène – jeunes de banlieue à capuche.

 

De plus, et pour conclure un peu abruptement ce billet qui appelle bien sûr des développements plus précis, sur le plan du spectacle sportif, on peut souligner qu’en tant que personnages médiatiques, les équipes nationales sont d’autant plus passionnantes qu’elles sont porteuses de ces conflictualités qui font la dramaturgie sportive, suscitant l’adhésion populaire aux récits symboliques et sociaux qui se confrontent à travers les mises en scène des joueurs. Que serait Muhammad Ali sans sa conversion à l’Islam, ses prises de position politique, ses débordements ? Que serait la légende de Maradona sans ses liens sulfureux avec la Mafia ou sa Main de Dieu pour venger les morts de la Guerre des Malouines ?

 

 

 

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