Notes à propos d’Avatar

Lors du Camp d’été décolonial 2017 j’ai été convié à présenter un travail sur les représentations raciales dans la science-fiction. Je me suis efforcé de ne pas concentrer mon propos sur le cinéma, en incluant des références à la littérature, à la bande dessinée et aux séries télévisées. En deux heures de temps, il était impossible de faire le tour de la question. L’enthousiasme des participant.e.s, que je remercie ici pour leur bienveillant et chaleureux accueil, aurait pu nous pousser bien au-delà des limites convenues s’il n’avait fallu que je prenne le train du retour. Au cours des échanges, nous avons évoqué rapidement Avatar. J’avais écrit quelques notes sur le film à sa sortie, pour un article qui finalement n’a jamais été publié. Je les reproduis ici de façon à prolonger la discussion au profit des personnes ayant participé à mon atelier du CED2017, mais aussi pour toute personne que cela pourrait intéresser.
J’ai un peu actualisé le propos et j’ai rapidement mis en forme ces notes éparses, mais je n’ai pas repris toute la rédaction du texte. Il se peut donc qu’il y subsiste quelques incongruités ou quelques indices de la date initiale de ce travail (2009). Bonne lecture!

 

Avatar1

L’ex-époux de Kathryn Bigelow, triomphatrice des Oscars 2010 avec son film Les Démineurs, puis réalisatrice célébrée de Zero Dark Thirty a pour mérite d’avoir réalisé quelques-uns des films hollywoodiens les plus passionnants, les plus marquants, et les plus rentables (Terminator 2, Aliens, Titanic). Son nom est James Cameron : on aurait tendance à l’oublier, tant il se fait discret depuis la sortie d’Avatar en 2009. Pourtant, il a confirmé récemment la sortie d’Avatar 2 … en 2020, promettant de nouvelles prouesses technologiques. Mieux : il annonce pas moins de 4 films dont la sortie s’étalera sur 5 ans. Soit. Il y aura donc eu 14 ans entre Titanic et Avatar, et 11 ans entre Avatar et Avatar 2 ? On attend de voir… Déjà après le raz-de-marée mondial sans précédent représenté par Titanic, Cameron s’exclamant «I am the King of the World ! », à l’instar du personnage de Leonardo di Caprio, ne pouvait prendre le risque de s’embourber dans un projet moyen. Comme David Lean avant lui – cinéaste britannique qui est devenu depuis la fin des années 80 une référence revendiquée pour la génération hollywoodienne des Scorsese, De Palma, Cameron, Spielberg -, James Cameron conditionna donc la réalisation de son nouveau projet à la réalité tangible des progrès technologiques. On sait où cela mena David Lean, qui ne put jamais tourner son mégalomaniaque projet autour du Bounty, pour lequel il fit construire une réplique capable de naviguer du célèbre navire.

Le projet Avatar, décliné également, comme c’est l’usage, en jeu vidéo (les dates de sortie du film ayant même été calées sur celles du jeu vidéo), attendit donc pour voir le jour que la technologie 3D fût au point. L’objectif marketing ? Sans doute donner une nouvelle dimension à la démesure, tentation qui fonde le spectacle cinématographique, lui qui a toujours prétendu, d’une manière ou d’une autre, vouloir donner «plus» au spectateur.

Le budget colossal, somme toute logique rapporté à l’augmentation considérable des coûts de production depuis vingt ans – ce qui rend la comparaison impossible avec d’autres temps, Autant en emporte le vent, succès mondial absolu, ayant par exemple sans doute coûté plus cher pour l’époque, mais ayant aussi rapporté plus que le film de Cameron. La fréquentation en salles a été à la hauteur des investissements consentis, mais la tenue des entrées a rapidement faibli, ce qui a projeté le film en fin de carrière aux alentours des 16 millions d’entrées France – loin des 21 millions de Titanic, et des 20 millions de Bienvenue chez les Chtis. Néanmoins, il s’agit d’un succès considérable.

La question que je me posais à l’époque après avoir vu le film (que je n’ai pas revu depuis) était la suivante : quel « rôle » joue ce film dans l’économie du récit de la crise de l’Occident (blanc) ?

Premier élément remarquable, dont il faut bien parler, la technologie 3D développée par James Cameron et son équipe avec le concours de Peter Jackson et de sa société de Wellington, Weta (responsable des effets spéciaux du Seigneur des Anneaux et de King Kong). Le succès d’Avatar repose en grande partie sur l’attrait pour un objet qui nous a été présenté comme le premier film vraiment en 3D. L’enjeu annoncé était celui d’une révolution comparable au passage du muet au parlant. On a vu depuis qu’il n’en a rien été, et dans les salles les séances « normales » cohabitent avec les séances 3D comme une variante du même spectacle cinématographique. Pour ma part je me souviens surtout de lunettes assez lourdes, qui représentaient un vrai désagrément pour quelqu’un comme moi (je porte des lunettes – sauf pour les photos officielles). Voici quelques-unes des impressions que j’avais notées à l’époque :

« Hormis quelques fulgurances qui nous donnent un début de sensation d’immersion, il faut bien admettre que ce n’est pas encore tout à fait au point. Ne pas être positionné au centre de l’écran, mais sur le côté, procure déjà un certain désavantage. De plus, lors de certaines séquences, qui jouent précisément sur l’effet de profondeur induit par un alignement des personnages aux premier, second, troisième plans, l’image sur les bords apparaît quelque peu floue. Ce flou s’accentue dès lors que la caméra effectue des mouvements rapides, ou que les personnages, dans un cadre resserré, bougent vite. Certaines séquences, visiblement conçues spécialement pour la 3D, déçoivent un peu : ainsi des passages d’exploration de la jungle pandorienne, où le décor de plantes exotiques évoque insensiblement Perceval le Gallois d’Eric Rohmer. C’est-à-dire que, plaisanterie cinéphile mise à part, l’on a l’impression d’un décor découpé dont on percevrait la profondeur. En fait, «ce qui manque c’est l’épaisseur des plantes ». A contrario, on perçoit relativement bien l’épaisseur des corps des acteurs et des actrices, ce qui ne manque pas de surprendre au début. On est plus amusé qu’autre chose devant ces étranges «méduses» volantes qui viennent voleter sous notre nez, dans la mesure où il n’y a que les méduses qui volettent devant notre nez : dans le même temps, les trois quarts du décor ainsi que les personnages restent scotchés à l’écran… Tous les décors étant générés virtuellement, il faut reconnaître que l’effet obtenu est assez prodigieux. Désormais, plus aucun chef-d’oeuvre de la Fantasy ou de la Science-fiction ne devrait pouvoir techniquement résister à une adaptation. L’impression de réel est très forte. Et le débat sur la perfection de l’image qui renverrait à son artificialité peut sembler oiseux, toute reproduction étant par définition artificielle. En revanche, le plus surprenant, c’est sans doute cette multiplicité de plans impossibles à concevoir en décors réels (les séquences de vol sur les oiseaux-ptédoractyles géants par exemple) et qui renvoient évidemment à des images vues jusqu’ici uniquement dans le cinéma d’animation (Miyazaki, bien sûr, pour les roches flottant dans le ciel). C’est encore imparfait, et notamment lorsque le petit groupe de scientifiques explorateurs qu’a intégré Jake Sully s’évade en courant dans les couloirs de la base militaire, Grace (Sigourney Weaver) bouge son corps d’une façon complètement irréaliste par rapport au mouvement réel d’une course à pied, et l’on comprend qu’on voit courir le personnage alors que l’actrice, elle, devait faire du sur-place sur un tapis roulant… »

On était alors dans les suites immédiates de la crise financière de 2008, et la mise en scène de cette esthétique de la démesure et du défi technologique qui a accompagné Avatar évoquait avant tout, dans le contexte médiatisé de cette crise économique et systémique mondiale, la mise en scène par le système tout entier du spectacle narcissique de sa propre puissance hégémonique. Et de sa victoire éclatante sur le réel.

Le film semble avoir été conçu pour pouvoir nous dire que plus aucun plan n’est impossible à réaliser en prises de vue «réelles». Cette prise de pouvoir symbolique du cinéma sur le réel et sa représentation affirme en quelque sorte avoir réalisé esthétiquement ce qui était annoncé dans Matrix : la dilution du réel dans sa représentation. Ce thème, qui se nourrit d’une tradition intellectuelle technophobique,  fournit l’argument scénaristique, esthétique et marketing d’Avatar mais aussi de nombreux films et séries de SF (de Existenz à Black Mirror).

A la fin du film, le héros Jake Sully réalise la fusion avec un avatar qui n’a rien de virtuel, puisqu’il s’agit en réalité d’un clone «creux », d’un corps reproduit en cuve, sans «âme», qui va être habité par son opérateur humain, sans que celui-ci ait à affronter une quelconque opposition. Il n’y a pas ici de scénario paranoïaque, ni de nécessité à affronter puis résoudre un conflit intérieur, pas plus qu’un rejet de l’esprit étranger par le corps possédé. Le travestissement nécessaire à Lawrence d’Arabie pour pénétrer les profondeurs de l’Orient arabe mystérieux prend ici une forme postmoderne, où l’idée du déguisement mute subtilement vers celle de la réincarnation posthumaine.

Jake-sully

A propos des Na’vis :
Curieux dans un film qui affirme si fortement sa capacité au réalisme de voir que les visages des Na’vis, sont figés, schématiques dans leurs expressions. On peut y voir une limite technologique…ou bien l’indice que la fusion n’est pas parfaite, que les corps des Na’vis (qui sont aussi des corps que l’on emprunte à la manière d’un véhicule, ou dans lesquels on se télécharge) sont, peut-être, des simulacres. A la fin du film, les corps des Na’vis deviennent pour les Blancs du commando scientifique des corps d’adoption. Le sentiment d’artificialité qui persiste engendre une hésitation entre malaise et fascination pour l’opération de transmutation accomplie. Or, un des sujets traités par le film est bien cette question de la tension entre une Modernité en crise, dont les récits unifiants et à prétention universelle se révèlent être de dangereux outils de domination et de subjugation, et la perspective d’une solution à cette crise qui résiderait dans la tentation du post-humain. C’est un thème ancien, familier des amateurs de Science-fiction, et d’un public beaucoup plus large depuis que la convergence entre la technoscience capitaliste (les biotechnologies) et les productions de l’imaginaire (via la culture de masse) s’est imposée, à partir des années 80 .

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est à partir des années 80 que la littérature cyberpunk s’impose par rapport au Space-opera. Celui-ci met en scène des récits utopiques souvent basés sur l’avènement d’une Humanité galactique, qui a conquis l’espace en colonisant de nouvelles planètes et en adaptant au fur et à mesure de l’expansion les institutions politiques, sociales, préexistantes (l’Empire, la République). Au contraire, le Cyberpunk intègre la fin du rêve spatial, la réduction de l’Humanité à sa planète d’origine dont elle est en quelque sorte «prisonnière »,et postule la création d’une sphère virtuelle potentiellement infinie, colonisée par des avatars, qui reproduit l’imagerie sidérale sous la forme d’une projection «interne», d’une image mentale (la Matrice, dont le nom indique qu’elle représente aussi le facteur de renaissance de l’Humanité). Entre Space-opera et Cyberpunk, se jouent les termes du récit de la Modernité versus la Postmodernité.

Avatar articule ce discours Modernité vs Postmodernité. A ce titre, Terminator-Renaissance va peut-être plus loin, en explorant l’autre voie du posthumain, celle où le stade ultérieur de l’Intelligence n’est pas un nouveau corps humain, fait de chair et de sang, mais l’I.A.  dont le premier souci – outre la condition sine qua non de son existence qui est d’exterminer l’humanité – est d’incarner ses avatars dans des corps humanoïdes (Un des premiers exemples développés d’I.A. est Shalmanizer dans Tous à Zanzibar! (1968) de l’écrivain précurseur du Cyberpunk, John Brunner).

Crise et blanchité
Les conditions de la sortie du film (le contexte politique, économique, culturel,…), de même que l’ampleur des moyens déployés, les intérêts qui y sont associés, la réception publique et critique du film… Tout concourait en cette aube de deuxième décennie du 21e siècle à confirmer l’intuition première qui m’a saisie durant la projection. Avatar nous fournit de quoi nous rassurer en temps de crise. Les piques anti-militaristes voguent sur la vague de la popularité internationale d’Obama, paradoxal Prix Nobel de la Paix. La conscience critique du capitalisme s’énonce ici à travers une sorte d’écologie New Age où la crise existentielle individuelle et le parcours initiatique, de même que des références mystiques à la conscience universelle, remplacent la lutte des classes et le thème de l’utopie sociale (obsolètes dans ce récit posthumain). Depuis Naissance d’une Nation de Griffith, au fond, a-t-on beaucoup évolué ? Nous avons toujours affaire dans les productions culturelles au grand récit de la construction de l’hégémonie blanche, qui cherche à enfermer toute altérité dans une représentation essentialisée et infériorisée, tout en travaillant à rendre «naturelle » et «déracialisée» sa propre position dominante.

Ici ou là on a parlé de Danse avec les loups, de Lawrence d’Arabie, du Dernier Samouraï, de Pocahontas, et il n’y a pas que les critiques au fait de l’histoire du cinéma qui ont relevé la proximité avec ces récits structurants et structurés par le même rapport à l’Orient imaginaire. Les spectateurs aussi l’ont vue, comme en témoignent les commentaires postés sur la Toile, y compris parmi les plus approximatifs, ce qui est en soi un fait intéressant. La preuve, d’une part, que le public d’Avatar est moins bête que voudraient le faire croire certains propos désobligeants sur le public de masse, et la certitude, d’autre part, que le film convoque toutes ces références au service de son projet esthétique et politique. Car, bien entendu, la liste des références est longue. Interminable autant qu’indispensable à la réflexivité qui conditionne aujourd’hui toute bonne fiction hollywoodienne : les références ne sont pas seulement allusives, elles sont textuelles, parfaitement identifiables dans le « corps » du texte filmique.

Nous vivons (en France, aux Etats-Unis) dans un champ d’hégémonie culturelle politique et sociale qui construit l’ensemble du monde connu (et inconnu) à travers le prisme de l’identité blanche (tout ce qui est humain, blanc, hétérosexuel, masculin, et occidental). Mais une fois qu’on a dit cela, on n’a pas dit grand-chose.

Les Na’vis sont connotés Indiens et Noirs à la fois par leurs rites, leurs mimiques, leur parler, leur mode de vie (un coup d’oeil après le visionnement du film sur les vrais visages des acteurs et actrices incarnant les Na’vis m’a permis de vérifier l’hypothèse, puisqu’il s’agit de Noirs et d’Indiens…). Ils sont plus proches de la Nature, plus « animaux », que les humains. Ils feulent quand ils sont en colère, leur gamme émotive est simpliste : agressivité, détresse, impulsivité d’une façon générale. Selon une perspective qui n’est pas sans évoquer le néo-bouddhisme de Matrix, ils sont «interconnectés» avec la planète, comme l’ensemble des êtres vivants – y compris les plantes -, formant une gigantesque base de données organique. Un tournant cyberpunk des plus intéressants que le film aurait pu emprunter plus franchement, mais qui n’est qu’esquissé.

En effet, tous les éléments sont potentiellement présents, du confinement de l’action dans un espace géographique réduit à l’aspect édénique de la planète, et jusqu’au matériau filmique lui-même, pour nous suggérer que Pandora n’existe pas vraiment, qu’elle n’est qu’une réalité virtuelle. La mise en abyme des plans de réalité, qui consiste à brouiller les frontières entre le monde réel et le monde virtuel, est ici moins explicite que dans Matrix ou Total Recall (tant pis pour les amateurs de baudrillardises) mais n’en fournit pas moins une des clés narratives. Plus encore, cela relève d’un choix esthétique, puisque le spectateur est en permanence invité (et cela est surtout vrai pour les projections 3D) à appréhender l’artificialité de l’environnement visuel à l’écran. Nous savons que tous les décors ne sont pas «réels », et la 3D accentue cette esthétique du faux dans un procédé de distanciation renouvelé (les fameuses méduses qui sortent de l’écran et se promènent dans la salle évoquées précédemment). La performance technique s’énonce dans l’espace extra-diégétique. Elle se perçoit comme constitutive du discours «philosophique» du film sur la nature de l’humanité.

SF ou Fantasy ?
Avatar
, tout en mélangeant les genres, tend volontiers vers la Fantasy. En soi, cela n’est pas très étonnant le genre a montré depuis le début des années 2000 (Le Seigneur des Anneaux, Harry Potter), qu’il était le plus rentable et le plus populaire actuellement, au contraire des années 70-90, marquées davantage par le cinéma de Science-fiction (Star Wars – bien que SW soit surtout un exemple assez bizarre d’heroic fantasy dans l’espace, Blade Runner, Terminator, Alien, Prédator), et même si à l’époque il y a eu Conan le Barbare ou Willow (je ne résiste pas à la tentation d’ajouter Dard l’invincible). Il ne s’agit pas de dire que la Fantasy a supplanté la Science-fiction, les deux genres ont toujours plus ou moins cohabité dans le cinéma grand public, avec les exemples de Conan le Barbare et Willow que je viens de citer, ou à l’inverse La Guerre des Mondes et District 9 dans les années 2000 qui perpétuent la présence culturelle de la SF (les films de super-héros constituent à mon avis un cas particulier qu’il faudrait examiner par ailleurs). Avatar fait partie des films qui jouent de la confusion des genres, et ce travail sur plusieurs tableaux l’oblige à convoquer de multiples registres esthétiques. Cela l’oblige aussi à s’assurer que la confrontation des codes propres à chaque genre ne crée pas de distorsion trop grande.

La Fantasy « techniquement réactionnaire » ?
Il faudra que je revienne sur l’analyse de Fredric Jameson qui définit la Fantasy comme «techniquement réactionnaire» (cf. son livre Archéologies du futur, le désir nommé utopie). Toutefois, on peut peut-être comprendre le propos de l’auteur à la vision de la trilogie du Seigneur des Anneaux (qui en cela reste assez proche du roman de Tolkien), cycle dont le caractère «réactionnaire» apparaît de façon particulièrement évident dans le contexte post- 11-Septembre, si tant est que l’on considère encore cette désignation politique comme toujours pertinente: réactionnaire / progressiste.

Mais Avatar n’est pas un film de Fantasy. C’est un film de Science-fiction, qui articule un (faux) récit de Space-opera à une esthétique médiévalo-cyberpunk. Faux récit de Space-opera, car l’exploration spatiale n’est qu’un prétexte, on peut même dire qu’elle est inexistante. Tout aussi bien, nous pourrions nous trouver dans un jeu de réalité virtuelle. La planète Terre n’est jamais montrée, Pandora est le seul monde représenté, et encore d’une façon extrêmement partielle. Quant à l’esthétique médiévalo-cyberpunk, c’est un alliage pas forcément inédit, que l’on peut retrouver dans certains récits néo-steampunk (ou post-steampunk? On s’y perd) comme les romans du cycle d’Hypérion de Dan Simmons. Cette conjonction n’en reste pas moins troublante. Elle peut nous sembler d’un premier abord incongrue (quoi de plus éloigné de la Fantasy que le Cyberpunk), mais l’évolution par exemple des Matrix vers l’intégration de plus en plus grande, au fil de la série, d’éléments relevant franchement de la Fantasy (et je ne parle pas du personnage de Lambert Wilson, le Mérovingien, qui relève d’une apparition surnaturelle de quelque chose qui n’a rien à faire là) nous montre qu’il y a là un vrai sujet d’époque qui trouve une forme d’accomplissement dans le film de James Cameron.

Quel discours politique?
Le discours politique du film affirme une écologie New Age et cosmétique, qui en elle-même n’a rien de nouveau non plus. L’opposition, assez schématique pour le coup et caractéristique du récit d’Héroïc-fantasy, du camp humain au camp Na’vi ne laisse que peu de place au groupe de dissidents que sont les scientifiques de l’équipe menée par Grace Augustine (Sigourney Weaver), et cette place les inscrit perversement dans l’économie d’une sorte de «démocratie contemplative» où le choix politique est mû par l’instinct de survie. Le camp humain est composé de mercenaires à la solde d’une entreprise mystérieuse sans foi ni loi, et sont sous l’autorité d’un corporate qui lui-même subit plus ou moins l’autorité militaire mise à sa disposition (ce rapport de pouvoir est mis en scène à travers les rixes verbales qui opposent Sig au chef des Mercenaires, le Colonel Quaritch). Le camp humain est hypertechnologisé, et ressemble à une communauté de citoyen- nes où l’Etat se confondrait avec une organisation entrepreneuriale, un peu selon le rêve néolibéral.

Les humains sont détenteurs d’un savoir scientifique, source de profits, mais aussi les acteurs de conflits moraux et existentiels qui finissent par devenir insupportables et par saper la solidité de l’ensemble. Simplement parce qu’il en résulte une alternative claire : se poser des questions et trahir ; ne plus s’en poser, et pousser la logique génocidaire au bout. En même temps, c’est un univers historicisé où les rapports de classe font sens. A l’inverse, les Na’vis sont une forme de vie collective inter-dépendante de l’équilibre naturel de la planète. Leurs cérémonies invoquent une intelligence collective, la puissance sacrée de la «Terre-mère », ainsi que les «âmes» des défunts. Cette société en harmonie avec la Nature, qui vit au rythme de traditions initiatiques ancestrales, est figée dans le temps, et située hors de l’Histoire. Contrairement à la société des humains, théâtre de nombreux conflits et où la légitimité du pouvoir est questionnée, chez les Na’vis, chacun joue le rôle social qui est le sien, et nul n’y déroge, nul ne songe à mettre en cause les hiérarchies. Ce modèle, érigé par le film comme un appel à discerner dans notre aveuglement la sagesse des peuples premiers, reproduit une forme de complexe de supériorité typiquement colonial.

Néo-colonialisme
Ce n’est qu’aux trois-quarts du film que l’on découvre que sur Pandora il existe d’autres tribus Na’vis, voire d’autres continents, et donc d’autres sociétés que celle avec laquelle les Humains interagissent et dont ils empruntent les corps. Ces autres Na’vis sont fugacement caractérisés selon des divisions ethnographiques simples (les chasseurs de la plaine, les cultivateurs, les éleveurs, les guerriers,…), qui renforcent le modèle de spécialisation pré-moderne qui identifie les Na’vis à des êtres archaïques (donc pré-civilisationnels).

Toutefois, la coalition des peuples Na’vis échoue à remporter la bataille face aux machines humaines. Il faut attendre que la planète s’affirme comme un être «conscient », et donc comme le véritable sujet historique, renvoyant les Na’vis au rôle ingrat de postiches, pour que l’affrontement tourne en leur faveur. Il est clairement dit dans le film que, d’ordinaire, la planète se contente de veiller à l’équilibre sans prendre parti. Ainsi, Eywa, la planète-mère Pandora affirme son libre arbitre et la conscience qui lui permettent de distinguer entre ce qui est «bien» et ce qui est «mal». Elle mobilise ses forces animales (primales) pour que les humains rendent les armes. Dans cette perspective, les Na’vis ne sont plus qu’une partie du grand tout : en quelque sorte, ils ne sont pas encore des sujets historiques. Ils ne transforment pas la Nature ; ils y sont quintessentiellement liés, alors que le propre de l’humain est de pouvoir vivre hors de son élément naturel (argument anthropo-biologique qui fonde la politique d’expansion coloniale).

De quoi rassurer (les Blancs) en temps de crise
Avatar nous raconte comment être Blanc aujourd’hui dans un monde de brutes. J’ai peu réfléchi ici sur les possibilités d’identification qui sont offertes avec les Na’vis (surtout Neytiri, ses parents et le rival de Jake, Tsu’Tey). Il manque clairement une étude de la réception publique du film pour comprendre ces enjeux-là. Il faudrait aussi mener une analyse complète de la figure messianique incarnée par Jake Sully.

Au sortir de la projection, en écoutant les commentaires des spectatrices et des spectateurs, j’ai eu l’intuition qu’Avatar avait finalement quelque chose de rassurant dans le contexte actuel, qui voit nos sociétés multiplier les mises en scène des récits de la peur et de l’état d’urgence permanent. Il suffit de mettre les événements médiatiques bout-à-bout pour se trouver surpris de constater l’enchaînement naturel des catastrophes conduisant à un état d’exception permanent, catastrophes ayant dans le même temps très peu d’impacts réels au quotidien (on dira alors que la gestion du risque a été efficace).

«La dissolution des repères de la certitude» dont parlait Claude Lefort engendre différentes réponses. Bien entendu, l’époque est excitante, tant elle oblige aux remises en question permanentes, à la prise en compte de la complexité des choses, contre la facilité des certitudes justement. Pour certains, nous courons sur le fil du rasoir relativiste. Les crispations idéologiques se multiplient, dans le même temps. L’état de guerre est permanent, mais la guerre est protéiforme, et se joue aussi dans l’ordre symbolique – pas seulement sur les terres dévastées du Soudan, ou dans les usines délocalisées. Pourquoi donc Avatar serait-il un récit rassurant?

L’Occident blanc, masculin, hétérosexuel, se perçoit comme assiégé par des menaces multiples, tant externes qu’internes. Le corps malade de l’ancien G.I. qui se sublime dans le corps cloné du Na’vi (plus grand, plus viril, plus fort) fournit une réponse à l’angoisse du déclin de la race blanche qui étreint les populations occidentales, du discours sur la perte de fertilité du sperme occidental due à nos modes de vie oisifs à la crainte du métissage, contournée ici par une annexion pure et simple du corps alien.

La base militaro-diplomatico- scientifique de la Compagnie sur Pandora, territoire sécurisé qu’il ne faut pas quitter sans escorte, ne peut pas ne pas évoquer la Green Zone américaine en Irak, îlot occidental au coeur de Baghdad, environné d’une population indifférenciée dans la menace diffuse qu’elle représente – un thème si efficacement traité dans Les Démineurs de Kathryn Bigelow. Mais c’est aussi la Forteresse Europe qui sécurise ses frontières et rémunère les armées et les polices des états-tampons (Maroc, Turquie, Roumanie,…) pour contrôler les (af)flux migratoires. La transmutation du corps blessé du marine en alien Na’vi représenterait finalement plus qu’un compromis acceptable, le geste colonial ultime de l’annexion du corps de l’altérité radicale.

Dans des sociétés où le politique semble avoir renoncé à tout projet de transformation sociale fondé sur, disons, des valeurs d’égalité sociale et d’intérêt collectif – et prenant en compte les voix minoritaires et les identités complexes -, la quête de l’expérience authentique, la réalisation de soi, et la conscience écologique entendue au sens d’une harmonie mystico-physiologique avec la biosphère qui n’en demandait pas tant (de la purification métabolique via la nourriture bio aux savants calculs sur les taux de pollution carbone ou autre), apparaissent comme les refuges théologicopolitiques d’une blanchité dont le modèle universalisant est en crise.

Avatar suggère-t-il des représentations susceptibles de revivifier les fondements de la domination hégémonique occidentale ? C’est ce que laisserait entendre l’archétype mis en scène par le film du «Blanc» qui guide les «sauvages» vers leur prise de conscience individuelle et collective, les faisant entrer dans l’Histoire en tant que sujets. Pourtant, c’est cela et sans doute aussi autre chose. D’une part, les dangers de la technologie mal utilisée renvoient à l’idéal régressif d’un prélude édénique à la société industrielle, un idéal de Nature auquel s’oppose la Culture dévoyée de l’ennemi de classe, condensé dans une sorte de mystérieuse «multinationale» financière raisonnant à coups de profits pour les actionnaires, à laquelle de surcroît l’Humanité proprement dite se trouve réduite. Même le représentant de cette «compagnie» semble éprouver des doutes et des remords sur l’action qu’il conduit au nom des intérêts de ses employeurs. C’est dire que la critique porte avant tout non pas sur les fondements du système, mais sur son détournement par des individus ou des groupes d’individus qu’il convient de punir.

Mais, en même temps, l’ironie parcourt le film, et fait par exemple du héros, sous sa véritable apparence – en tout cas son apparence première – un être diminué et dépendant des soins d’une mère (Grace) loin d’être maternante, femme d’action, intellectuelle et sensible à la fois – ces traits positifs étant contrebalancés par son évidente carence affective qu’elle révèle à la fin dans son désir de fusion avec la planète (un détournement significatif à mon sens de la persona de Sigourney Weaver construite depuis Alien).

Cependant, la caricature caractérise plus volontiers les méchants, et notamment le personnage du colonel Miles Quaritch (Stephen Lang). Cette représentation favorise le rapprochement entre le groupe humain dissident «mené» par Jake Sully et les Na’vis, substituant aux intérêts des subalternes celui des dominants éclairés.

Le récit d’Avatar nous rassure, parce qu’il nous montre que dans un monde où la position que nous occupons est de plus en plus contestée (terrorisme, immigration, métissages en tous genres, affirmation des «minoritaires» et des «subalternes» dans le champ politique et culturel, islam, démographie, maladies, réchauffement climatique, capitaux des monarchies pétrolières, puissance économique et militaire de la Chine, de l’Inde, du Brésil, etc), il existe des voies pour nous permettre de maintenir la domination que nous exerçons depuis «toujours ». En allant puiser auprès des peuples primitifs, mais authentiques, comme dans un puits de pétrole, les ressources revitalisantes. L’objectif, accessoirement, est d’effacer la lourde culpabilité que porte l’Homme Blanc à l’égard de tout ce qui n’est pas lui en proposant la représentation du cadre d’une réconciliation possible. Certes, ces voies nécessiteront peut-être que nous acceptions de prendre un peu de couleur, mais après tout qu’importe dans la mesure où cela nous permettra de préserver la nature des rapports de pouvoir qui déterminent la primauté de l’identité blanche sur les autres ?

 

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