Annexion de la mémoire A propos de Valse avec Bachir et Z32

Dans la série « Exhumation de la semaine », un article que j’avais publié en 2009. Je le remets sur la table dans la perspective du travail que je mène depuis quelque temps sur les stratégies d’effacement du contrechamp de l’altérité raciale dans le cinéma occidental-blanc. Cet article recoupe un excellent texte de Françoise Feugas intitulé « le hors-champ de Valse avec Bachir et Z32« .

 

Valse avec Bachir, film d’animation israélien de Ari Folman très favorablement accueilli par la critique (et au festival de Cannes) comme par une partie du public (environ 500 000 entrées France) m’a laissé une drôle d’impression, un quelque chose qui ressemble à de la gêne. Pas de l’ennui, non, et puis c’est sympa d’entendre dans une salle obscure Enola Gay ou This is not a love song, chansons de mes années lycée, quand je fréquentais en veste de tweed mes amis grunge fans de Nirvana. De la gêne pourquoi? Voilà un film critique à l’égard de la politique d’Israël me dit-on. Un film qui ne se voile pas la face (contrairement aux femmes de l’autre côté du Mur) et qui questionne la culpabilité/responsabilité israélienne dans le massacre de Sabra et Chatila (perpétré par les phalanges chrétiennes dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban en septembre 1982). Et c’est précisément ça qui me pose problème.

 

Le contexte global où nous vivons connaît une représentation médiatique des Palestiniens qui les enferment (comme ça ou autrement…) dans le rôle de fanatiques (Hamas, kamikazes), ou d’enfants voyous immatures (Intifada), d’adultes démissionnaires corrompus (le Fatah) ou plein de bonnes intentions, mais dépassés par les événements (Mahmoud Abbas) – toutes choses qui justifient bien évidemment l’occupation militaire israélienne, le blocus, le Mur, les législations racistes, la soumission de l’Autorité palestinienne au Gouvernement israélien, etc. Dans cette représentation globale des Palestiniens, déterminée surtout en Occident mais aussi dans certains pays arabes – bien que ce soit d’une façon plus perverse – il n’y a pas pour « eux » de possible humanité.
C’est ce que raconte Valse avec Bachir, en élaborant une alliance entre un film tourné sur l’entre-soi israélien et un contexte global de réception structuré par une image stéréotypée des Palestiniens. Ici, il est question de la capacité des Israéliens à se questionner ; de leur capacité à montrer qu’ils possèdent la mémoire et l’oubli, qu’ils souffrent d’un sentiment de culpabilité, autrement dit qu’ils ont une éthique, et qu’ils sont humains. A quoi sont donc renvoyés les Palestiniens ? A une meute de chiens enragés bavant et aux yeux injectés de sang, métaphore du sentiment de culpabilité qui ronge chaque nuit le protagoniste du film dans un cauchemar récurrent. Mais aussi à ces images d’archives du massacre de Sabra et Chatila, qui contrastent avec les images de dessin animé qui précèdent. Images brutes, qui cristallisent la capacité du soldat israélien à souffrir de la souffrance de ses victimes, imposant une analogie saisissante avec le récit similaire des Américains au Vietnam.

Le coup est double : il inscrit le récit de l’occupation israélienne des territoires occupés et de la colonisation dans le grand récit occidental, et en même temps il confisque la parole aux Palestiniens (Ari Folman a répondu à cette remarque dans Le Nouvel Observateur (Le Nouvel Observateur, semaine du jeudi 05/03/09, n°2313: « L’Adieu aux larmes ») en disant que les Palestiniens n’avaient qu’à « faire leurs propres films »). Pour une partie du public français, le soldat dont il est question ici est universel, et le traumatisme qu’il subit est le traumatisme universel provoqué par toutes les guerres. Dès lors, en plus des qualités plastiques du film, on reconnaît à Valse avec Bachir le mérite d’établir une « critique universelle » de la guerre. Sauf qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle guerre, ni de n’importe quel soldat, et que le discours universaliste est bien pratique pour éviter de parler des problèmes réels qui ne sont jamais ici ou ailleurs que très spécifiques.
Autre film plébiscité par la critique, Z32 du réalisateur Avi Mograbi. Celui-ci est bien connu en France du public le plus pointu de l’Art et Essai pour se mettre lui-même en scène dans des sortes de « reportages critiques » sans prétention esthétique mais toujours ironiques et distanciés, façon « chroniqueur impertinent » (mais pas révolutionnaire). On a donc affaire avec lui à un citoyen israélien engagé a priori peu suspect de sympathie pour la politique de son gouvernement. Dans ce projet particulier, Avi Mograbi aborde de front le témoignage d’un soldat israélien qui dans une opération de représailles a tué deux policiers palestiniens (non sans plaisir avoue-t-il), et qui cherche à obtenir une forme de pardon. Or, et bien qu’il questionne sa propre position, Avi Mograbi se fait l’allié objectif du soldat criminel de guerre. Il ne s’agit pas de désigner la responsabilité d’un individu, mais celle d’un Etat et de sa politique, chose absente du film (comme les Palestiniens eux-mêmes d’ailleurs). Pour démontrer l’absurdité de la guerre, Avi Mograbi a besoin d’un allié, qu’il trouve dans ce soldat : il est d’une certaine manière victime de « quelque chose qui le dépasse ». S’il est une victime, se pose la question du pardon. Mograbi, dans le film, lui pardonne. Peut-être veut-il de cette façon condamner « la politique » qui mène à cette situation. Mais l’empathie progressivement créée au fil du film pour cet authentique criminel de guerre (fût-il exécutant) évacue du même coup la question politique. Un effet renforcé par le choix de Mograbi de se plier à la volonté du soldat de conserver l’anonymat : il invente ainsi de recouvrir le visage des protagonistes d’un masque figé en image de synthèse. Ce procédé renvoie dès lors à une sorte d’abstraction humaniste (la dimension universelle de l’horreur de la guerre), tout en facilitant l’identification du spectateur avec celui qui souffre de son crime.

Valse avec Bachir et Z32, tout en étant des films très différents pourraient ainsi trouver le terrain d’entente suivant : « Eux » (les Palestiniens), ne sont pas vraiment des êtres humains (complets), puisqu’ils ne sont pas capables d’humanité comme nous (les Israéliens) le sommes en dépit de nos crimes, car nous agissons ainsi contraints et forcés, ou dans l’aveuglement, et c’est cela qui nous est insupportable, car au fond, nous ne sommes peut-être pas ainsi, nous savons développer la conscience critique de ce que nous faisons… Ce discours aboutissant in fine au spectacle insensé « d’Israéliens se pardonnant entre eux tout le mal qu’ils font aux Palestiniens » (pour reprendre la phrase de Françoise Feugas).

 

Note de travail :

Là où Françoise Feugas adopte l’axe du hors-champ pour questionner les problèmes posés par ces deux films, je privilégie l’axe du « contrechamp ». J’aurai l’occasion d’y revenir sur ce blog en restituant des travaux publiés par ailleurs ou en discutant de nouveaux sujets sur la proposition une approche postcoloniale du champ/contrechamp,dispositif filmique bien connu de tout spectateur et de toute spectatrice.

 

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