Pour une autre histoire du cinéma français : blanchité et maghrébinité de la francité

Parution dans la revue Diogène d’un article co-écrit avec James Berclaz-Lewis.

En dépit de la publication de travaux importants depuis les années 1990, le champ disciplinaire des études cinématographiques françaises demeure rétif à l’approche postcoloniale et décoloniale et continue de s’organiser autour de trois axes (esthétique, histoire, économie) qui laissent peu de place à des théories fondamen-talement transdisciplinaires, voire a-disciplinaires. La réception conflictuelle des études postcoloniales et des Studies en général a suffisamment été documentée, motivée, critiquée et débattue par ailleurs pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir ici (Collectif Write Back 2013). Toutes les critiques ne sont pas infondées, mais elles procèdent souvent par réductionnisme en fixant et essentialisant les Studies alors que ces dernières reposent sur une dynamique de constante remise en question et d’ouverture, qui rend leurs frontières difficiles à tracer. Le fait est que les obstacles structurels (institutionnels, sociaux, politiques, épistémologiques, etc.) au développement des Studies dans le domaine des études cinématographiques n’ont pas vraiment changé depuis l’analyse qu’en faisait Geneviève Sellier il y a une dizaine d’années (Sellier 2009). D’un certain point de vue, les quelques avancées constatées depuis la fin des années 2000 se sont faites au prix de la neutralisation de la dimension critique et politique des Studies et de la reproduction de rapports de dominations internes. Ainsi, en cinéma comme en sociologie, la confusion courante entre genre et sexe aurait permis aux études de genre à la française de concilier une certaine tradition en Women’s Studies et l’affichage d’une reconnexion avec la recherche internationale. Dans le même mouvement, les approches les plus controversées et les plus critiques (souvent les plus politiques) au sein des études de genre se sont trouvées écartées ou minorisées (Bourcier 2016). Précurseure des études trans’ en France, Karine Solene Espineira rappelle régulièrement dans ses écrits les effets de pouvoir qui se jouent dans la structuration des études de genre (Espineira 2015).

Au sein de la galaxie proliférante des Studies, les études postcoloniales – mais aussi les études décoloniales qui s’en distinguent tout en entretenant avec elles des liens complexes (Boidin 2009) – se trouvent confrontées au même type de problématique. S’il fallait résumer les choses, on pourrait dire que, outre la confusion avec ce qu’il faudrait appeler « études coloniales », les études postcoloniales restent « acceptables » en cinéma tant qu’il s’agit de faire une place aux productions culturelles du Sud global1, de (re)construire des mémoires et des histoires nationales, de mettre en évidence la diversité, le métissage, les transferts culturels, de questionner le rapport à l’altérité (quid de l’identité, qui reste peu questionnée ?) et l’on analyse volontiers « l’exotisme » davantage que l’orientalisme ou la production socio-culturelle de la « race ». Dans cette préférence se niche la tentation de relativiser le rapport de pouvoir qui se joue dans le processus d’exotisation, voire d’égaliser les expériences entre dominants et dominés – ce qui, du point de vue des études postcoloniales est un contresens théorique et politique. Outre la place très minoritaire de ces thématiques dans le champ des études cinématographiques, elles servent souvent d’alibi scientifique, permettant d’assurer que les questions postcoloniales sont bien prises en compte. Toutefois, le postcolonial devient problématique pour la discipline dès lors que l’on insiste sur ses objectifs premiers (énoncés par Edward Said dès la fin des années 1970 et encore plus tôt si l’on se réfère aux travaux de Frantz Fanon ou de CLR James), à savoir la remise en cause des représentations, des épistémologies dominantes et des rapports inégaux de pouvoir. 

Au sein des études cinématographiques, mobiliser des concepts-clés et des notions telles que la « race », l’eurocentrisme, la colonialité du pouvoir, la blanchité, l’impérialisme, demeure problématique. Il arrive que l’injonction à démontrer la « validité scientifique » ou « l’objectivité scientifique » de ces concepts se fonde sur une ignorance – tactique ou authentique – de l’ampleur et de la complexité des débats au sein même des études postcoloniales et décoloniales, rappelant que les territoires disciplinaires sont des espaces de pouvoir, où l’activité scientifique se décline aussi en termes de conquête, de défense et d’attaque des positions acquises. Or, les concepts-clés des études postcoloniales sont constamment soumis à de multiples expertises par les spécialistes eux-mêmes. Ainsi, Ella Shohat, une des autrices les plus remarquables du champ postcolonial (Shohat et Stam 2014), en est aussi une critique précise et lucide, comme en témoigne un texte qu’elle a écrit il y a… 26 ans (Shohat 2007) ! 

(suite de l’article dans la revue Diogène)

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